05/08/2015

Sur l'évasion fiscale en Afrique



Je me permets de partager cette série de trois articles sur la situation en matière d'évasion fiscale de deux régions d'Afrique :  l'est (Kenya) et l'ouest (Mali et Sénégal), ainsi qu'un encadré.

Je les ai écrits pour le Monde Afrique, en février dernier, mais il ne sont pas disponible en ligne. Les voici donc ici.

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 Au Kenya, les hommes d’affaires asiatiques ne lésinent pas sur l’évasion fiscale

 Connus pour être parmi les plus grands propriétaires industriels du pays, les Kenyans d’origines indiennes et pakistanaises se sont aussi illustrés dans un nombre d’affaires de corruption et de fraude fiscale retentissant. Portrait de quelques grands noms discrets mais costauds.

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Mélissa Chemam
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Manu Chandaria est un philanthrope. Un des hommes les plus riches du Kenya, il est à la tête du groupe Comcraft depuis des décennies et a fait fortune dans l’import export, tant fortune qu’il est aujourd’hui président de sa propre fondation et membre de la Glocal Peace Foundation, organisation pacifiste basée aux Etats-Unis. Homme affable, plus médiatisé que la plupart des autres hommes d’affaire kenyans, il garde néanmoins sa porte fermée à la presse. Mais il est de toute évidence connu des organisations qui luttent contre l’évasion fiscale et la corruption pour avoir réussi dans les affaires grâce à des faveurs obtenues sous la présidence de Daniel Arap Moi au Kenya, dans les années 1980.

Plusieurs membres de la famille Chandaria figurent dans les registres de la HSBC. Ils y ont des comptes à Genève depuis 2004, recevant plusieurs milliers de dollars.

Selon la branche kenyane de l’organisation Tax Justice Africa, les placements financiers dans des banques étrangères ne sont pas illégaux au Kenya, ce qui peut être jugé comme crime est seulement l’origine des bénéfices obtenus en cas de malversation, d’acquisition illégale, de braconnage ou de blanchiment d’argent. « C’est pour cela qu’il est difficile pour la justice de mettre fin à ces pratiques d’évasion », explique un des conseillers de Tax Justice qui préfère rester anonyme. « Manu Chandaria s’est fabriqué une image de ‘Monsieur Propre’ mais au Kenya il représente le visage de la manipulation politico-financière », ajoute-t-il.

Dans ce domaine, la famille Shah fait figure de pionnière. Atul Shah, propriétaire de la chaine de distribution Nakumatt, très répandue en Afrique de l’est, est même accusé de n’utiliser ses activités économiques que pour couvrir ses trafics d’argent, ses pratiques de blanchiment et son trafic de drogue.

Atul Shah possède un compte à la HSBC de Genève depuis 1994, contenant jusqu’à 1 260 000 euros, et de nombreux autres membres de la famille Shah apparaissent sur la liste des hommes d’affaires étrangers envoyant leur bénéfices en Suisse.

Son groupe dispose en effet de son propre système bancaire très tourné vers l’extérieur des frontières. Il représente lui aussi, ainsi que les membres de sa famille parmi lesquels les fondateurs de son groupe, Nakumatt Holding, cette tendance du business qui frôle de trop près le pouvoir politique. 

Rappelons ici que le président kenyan Uhuru Kenyatta est lui-même l’un des hommes les plus riches du pays, à la tête de Brookside Cie, la laiterie la plus productive, et propriétaire de vastes terres dans la région de Nakuru notamment, dans la Vallée du Rift. Et depuis la période coloniale, ce lien entre les businessmen puissants, dont les premières familles asiatiques venues d’Inde et du Pakistan pour construire le chemin de fer est-africain entrepris par les Britanniques dès les années 1900/1910, et la puissance politique est resté indestructible. Les anciens colons britanniques et les businessmen dits « asiatiques » forment ainsi toujours les plus grandes fortunes du pays, soutenus par la classe politique très clivée ethniquement. 

Ce facteur ethnique continue de peser sur la vie économique dans la région. Et dans ce paysage, les Kenyans d’origines indiennes et pakistanaises restent à part : ils ne se sont pas mélangés aux autres Kenyans, ils vivent dans des quartiers circonscrits de Nairobi, comme Parklands, banlieue ouest du centre ville proche du centre commercial Westgate.

Deux des hommes d’affaires les plus connus de cette catégorie restent Kamlesh Pattni et Deepak Kamani. Il a pour sûr eu un compte HSBC à Genève entre  1991 et 1992. Le premier, connu désormais sous le surnom de « Frère Paul » depuis sa conversion au christianisme et la création de sa propre église, s’est retrouvé au cœur du scandale de corruption Goldenberg, du nom de son groupe. 

L’affaire remonte à la fin de la présidence de Daniel Arap Moi, en 1990, et reposait sur un trafic d’importation / exportation de diamants et d’or venant de pays tiers dans le but de produire des devises. Le tout aurait rapporté près de 80 millions de dollars aux autorités kenyanes corrompues, selon le procureur général kenyan Amos Wako en poste en 2006, au moment où le scandale a éclaté. 

Le pays aurait alors perdu des centaines de millions de dollars de taxes. Parti de rien, Kamlesh Pattni a fait fortune en se plaçant constamment dans les petits papiers du pouvoir sous l’ère d’Arap Moi. Pour beaucoup de Kenyans, il est le visage même de la corruption qui afflige le pays.

Les Kamani quant à eux, propriétaires du groupe Zuri, autres spécialistes du placement bancaire à l’étranger, ont été les protagonistes du scandale dit de l’Anglo Leasing, une affaire toujours en justice au Kenya. Deepak Kamani a envoyé plus de 3,5 millions d’euros sur son compte suisse de la HSBC.

Des noms qui font dire aux experts de Tax Justice ou d’autres ONGs nationales que « derrière chaque scandale financier kenyan, se trouvait une personnalité venue de cette caste des Asiatiques d’Afrique de l’est ; c’est triste et il ne faut pas en conclure des préjugés sociaux ou éthiques, mais c’est une réalité », conclut un de ces experts.


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 De Bamako à Dakar, Les Libanais, rois de l’évasion fiscale



 De nombreux chefs d’entreprises sénégalais et maliens d’origine libanaise apparaissent sur les comptes d’étrangers de la HSBC, plaçant ainsi une partie de leurs bénéfices à Genève qui pourraient ainsi échapper au contrôle fiscale du continent. Portrait en quelques grandes familles connues mais discrètes.


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Mélissa Chemam
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Usines de sucreries, parcs d’attraction, boulangeries, les entreprises qui peuplent la liste des clients de HSBC venant Afrique de l’ouest ont parfois des visages de candeur et de joie de vivre. Mais derrière les groupes AMI, Azar, ou encore IBG (Industries des Boissons et Glaces), ce sont surtout les activités de productions alimentaires, d’import-export et de distribution qui se retrouvent liés à ces pratiques d’évasion fiscale.


Bamako, paradis du business libanais

Antoine Azar, pionnier industriel libanais du Mali, se retrouve en haut de la liste avec une somme dépassant les 35 millions placés à Genève. Décédé il y a un an, Antoine Azar a laissé derrière lui un empire. Azar, un nom qui a pignon sur rue à Bamako. Il est le président du groupe IBG. Ses supermarchés sont aujourd’hui dirigés par ses héritiers dont Bassam Azar, 49 ans, un de ses cousins, et ses frères et cousins. 

Installés dans la distributions – les supermarchés Azar sont nombreux dans la capitale malienne – la restauration ou encore les boîtes de nuit, le groupe s’est construit dans les années 1970 et ses pionniers représentent la seconde vague d’immigration libanaise au Mali, celle due à la Guerre du Liban. Mais la plupart ont fait fortune dans les années 1990, après le changement de régime, notamment via l’indemnisation accordée aux commerces endommagés pendant la crise.

Antoine Azar, dit Tony, et sa société IBG SARL, étaient connus comme le loup blanc dans le milieu industriel bamakois. Impliqué dans de nombreux procès pour contrats frauduleux, ou impayés, y compris au sein de sa propre famille, il avait la réputation d’être protégé par le pouvoir quoi qu’il arrive.

Installée au Mali depuis trois générations, la famille Azar s’est enrichi sous le règne français puis a subi un revers à l'indépendance, en 1960, comme de nombreuse autres familles libanaises de l’ancienne colonie de l'Afrique Occidentale Française. Le père de Bassam Azar est parti alors ouvrir des magasins en Haute-Volta, l'actuel Burkina Faso, puis est retourné à Beyrouth, au Liban. C'est là que Bassam est né, avant de revenir en Haute-Volta, avec ses parents, à l'âge d’un an. Mais c’est au Mali qu'il a choisi de s'installer et fait fortune, fuyant notamment la guerre civile au Liban, en 1976.

La famille Achcar a un autre parcours. Fondé en 1950 par Emile Achcar, le groupe AMI possède aujourd’hui des confiseries, première activité du patriarche maronite arrivé au Mali en 1924, chassé par les violences anti-chrétiennes perpétrées en Turquie, mais aussi les Grands Moulins du Mali qui produisent 100 000 tonnes de farine de blé par an, des usines de pâtes alimentaires et d’aliments pour bétail ainsi qu’une Société des Eaux Minérales. Il a connu quelques succès dans les années 1930 puis de grosses pertes avant de se relancer dans les années 1940 et Emile Achcar a notamment fourni l’Armée française libre en grains et en sucre, obtenant ainsi la nationalité française.

« Notre groupe a connu son apogée dans les années 1950, 60, avant la crise de 1974 », raconte Cyril Achcar. « Puis au Mali, la démocratie a rimé avec anarchie », ajoute-t-il, « et avec le coup d’Etat de 1991, nous sommes rentrés dans l’ère des illettrés milliardaires ». En 1991, 50% du parc industriel de Bamako est détruit, brûlé. Malgré cela, le groupe AMI se relève. Il possède aujourd’hui six sociétés, dont la confiserie d’origine et une boulangerie qui a mis sur pied une école pour former les futurs boulangers. A présent, il entend opérer une mutation.

C’est Alain Emile et sa femme, né en 1950 et 1951, qui figurent sur la liste des industriels maliens ayant ouvert un compte à Genève auprès de la HSBC, un compte où se trouverait depuis 2003 plus d’un million de dollars. Le couple a des activités à eux dans la savonnerie et le thé au Mali, ainsi qu’au Burkina Faso et en Guinée. Gérard Achcar présidait le groupe jusqu’en 2006, avant la modification des statuts du groupe en 2007.

Cyril Achcar est le dernier des enfants Achcar encore actionnaire du groupe. Il déplore une situation difficile au Mali pour les affaires. « Le secteur privé y reste très informel. La première force économique du pays reste entre les mains des enfants et parents des hommes au pouvoir à la présidence et au gouvernement, surtout depuis ces dix dernières années ». Et selon lui, les familles d’origine libanaise sont loin d’être « les stars » du secteur privé. S’il reconnaît qu’elles gardent des liens privilégiés avec le commerce extérieur, un intérêt pour les importations, encouragés par le fait que les businessmen comme lui ont fait leurs études hors du Mali, il affirme que l’import-export n’est pas un monopole des descendants de Libanais au Mali. « De nos jours, de nombreux Maliens vont étudier aux Etats-Unis, en Europe, et rentrent pour investir ici ».

Quand on lui demande ce que les noms de membres de la famille font sur les comptes suisses de la HSBC, Cyril Achcar répond stoïquement : « avec la scène politique et les dirigeants de ce pays, la situation est délicate, mais je ne suis pas sûre que je conseillerais à qui que ce soit de placer son argent en Suisse de nos jours. Je ne vous confirmerai pas que les actifs de mes proches sont en Suisse, je ne suis pas informé à ce sujet, mais je dois dire, vue la situation des banques ici, pourquoi pas. Moi, je leur recommanderai plutôt de réinvestir dans la société que j’essaie de sauver ».


Au Sénégal, les noms libanais riment avec gros business et évasion fiscale

Au Sénégal, c’est le groupe de Youssouf Saleh, propriétaire et constructeur du Magic Land de Dakar qui figure en tête de liste de ces placements suisses. Arrêté lui-même en 2013 suite à un accident dans le parc d’attraction lors duquel un enfant est tombé d’un manège de dix mètres de haut, le patron du Magic Land a été libéré après une condamnation à un sursis de 3 mois, et le tribunal de Bamako a ordonné la fermeture de la Grande roue jusqu’à réfection totale.

Autres noms en haut de cette liste HSBC : Titulaire d’un compte HSBC basé à Genève de plus de trois millions de dollars, Roda Derwiche est également un des piliers du commerce libanais au Sénégal. Directeur général d’Aluminium du Sénégal, Roda Derviche a plusieurs fois été mis sous contrôle judiciaire pour détournement de fonds publics.

De même Ibrahim Aboukhalil, dit Bibo Bourgi, aurait placé plus de 3 millions de dollars à la HSBC de Genève depuis 1999. Né en 1966, il a été inculpé en 2012 aux côtés de Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais, dans des affaires de détournements de fonds publics. Sa mère appartient à la famille Bourgi, une des plus familles libanaises les plus riches du Sénégal. Son grand-père maternel, Abdou Karim Bourgi, s'était lancé dans les affaires dès les années 1930, dans l'immobilier, et participa en autre au congrès constitutif du Bloc démocratique sénégalais, le parti de Léopold Sédar Senghor, en 1948, qu'il a alors aidé à financer. Une rue du Plateau, dans le centre-ville de Dakar, porte toujours son nom. À sa mort, Adbou Karim Bourgi laissa à ses enfants un empire immobilier, hôtelier et industriel sans comparaison. 

Le groupe des Hoballah, Pourtrade SARL, dirigé aujourd’hui par Wassim Hoballah, a également de nombreux noms sur la liste HSBC. Fils du gérant de supermarchés connus à Dakar, il exerce à présent dans l’agro-alimentaire et l’import-export, important notamment de la viande des Etats-Unis. De même, la famille Yazback, des entreprises du même nom, revient régulièrement dans la liste. Joint par téléphone, Karim Yazback, neveu d’un des fondateurs du groupe, Hachem Yazback, a seulement précisé que son oncle travaille désormais en Gambie.



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Evasion fiscal : L’Union Africaine et l’ONU tirent la sonnette d’alarme pour l’Afrique


 Selon le dernier rapport du Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites en provenance d'Afrique, l'Afrique souffre plus que jamais économiquement de l’évasion fiscale, un fléau qui grève l'État de droit, « entrave le commerce et aggravent les conditions macroéconomiques ».


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Mélissa Chemam
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L’Afrique a perdu entre 2000 et 2008 plus de 50 milliards de dollars US par an. Le montant de flux financiers illicites en provenance d'Afrique dépasse même l'aide officielle au développement du continent, qui représentait 46,1 milliards de dollars en 2012.

Voilà le constat alarmant qui prédomine dans ce rapport, présenté  le 1er février 2015, au Centre de conférences des Nations Unies, à Addis-Abeba, en Éthiopie par le groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique, présidé par l'ancien Président sud-africain Thabo Mbeki. Inauguré en février 2012 pour résoudre le problème exténuant des flux financiers illicites en provenance d’Afrique, le groupe s’est vu créer par une initiative conjointe de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et l’Union africaine (UA), en 2011.

Ce rapport propose des recommandations « clés », notamment sur le plan juridique, pour contribuer à la lutte contre ces flux financiers illicites en Afrique. Un fléau, qui d’après les auteurs du rapport représente « une menace importante pour la gouvernance et le développement économique en Afrique ».

Suffiront-elles ?

Selon l’ONG américaine Global Financial Integrity, les flux financiers illicites quittant les pays d’Afrique subsaharienne auraient augmenté de plus de 13% en dix ans, entre 2003 et 2013. Le dernier rapport de l’organisation date de décembre dernier et montre que plus de 580 milliards de dollars ont ainsi échappé illégalement aux pays de cette région, notamment de pays comme le Nigéria, L’Afrique du Sud, et l’Egypte. Ce rapport appelle les Nations Unis à établir un plan de lutte contre ce fléau d’ici 2030, fixant l’objectif à une baisse de 50% de ces flux illicites. 


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